6-Après la guerre

> Les douaniers solidaires

Par Bernard BATUT, vice-président de l’Oeuvre des Orphelins des Douanes (ODOD)

Vivant fréquemment en caserne et souvent en butte à l’hostilité des populations frontalières soumises aux contrôles, les douaniers développèrent un esprit de corps qui conduisit également à un esprit d’entraide. Cette solidarité s’est manifestée concrètement au début du 19e siècle par une institution originale, la « Masse des douanes ». À cette époque, les douaniers devaient acheter sur leurs propres deniers leur uniforme et leurs armes. Ils mirent donc au point un système d’avance sur rémunération qui permettait aux jeunes recrues de faire face à ces dépenses. Ce système n’avait pas de base légale et fonctionnait grâce au bénévolat des agents, sous le regard bienveillant mais neutre de l’administration. Très rapidement étendue aux dépenses de santé et de logement, la Masse vit ses interventions diminuer au fur et à mesure que se développaient les législations sociales, les mutuelles, les systèmes de retraite. Elle existe toujours aujourd’hui dans son rôle d’aide au logement sous forme d’Établissement Public Administratif. Les douaniers eurent d’autres occasions de montrer leur solidarité notamment lors du conflit de 1914-1918.

Dès le mois d’août 1914 les douaniers sont plongés dans la guerre et leurs familles subissent les pertes, avec les hommes prisonniers, blessés ou tués. Les épouses de douaniers n’avaient pas le droit d’exercer une activité rémunérée hors de la douane, et il n’y avait pas encore de pensions de réversion, pensions d’orphelins ou allocations familiales. Elles se trouvaient donc privées de toutes ressources. Les douaniers en poste dans les régions du sud de la France ou dans les colonies souffraient peu du conflit mais développèrent un sentiment de solidarité vis-à-vis des familles de leurs collègues éprouvés. En 1914, les douaniers, comme tous les fonctionnaires à l’époque, n’avaient pas le droit de se syndiquer. Ils avaient cependant utilisé la jeune loi de 1901 pour créer trois associations qui rassemblaient les personnels des bureaux (l’Union générale des agents du service sédentaire), des brigades (l’Union générale des agents du service actif) et les officiers. Ces trois associations étaient regroupées dans la Fédération nationale des douanes qui représentait la quasi-totalité des douaniers qu’on appelait « unionistes ». C’est cette Fédération qui fut l’outil de la concrétisation de la solidarité envers les orphelins et les veuves. L’Union générale des agents du service sédentaire lança un premier appel à la solidarité, aussitôt rejointe par les deux autres associations. Une réunion de la Fédération se tient dès le mois de septembre 1914 à Paris et on y crée une Caisse de secours de guerre et une OEuvre des prisonniers, qui seront ensuite alimentées par les dons des douaniers de France et d’outre-mer. Une première aide financée par les fonds de la Fédération est versée aux familles éprouvées à l’automne 1914 grâce aux dons ou collectes organisées spontanément par des agents. En juin 1915, une somme de 50 francs est versée par la Fédération à tous les orphelins. Des comités sont ensuite constitués dans chaque direction.

Durant l’année 1915, devant l’évolution de la guerre et sa prolongation, il est décidé de porter assistance aux orphelins jusqu’à la fin des hostilités. L’idée est généreuse mais il faut trouver de nouvelles ressources. Elles viendront de multiples sources, de la Société américaine d’aide aux orphelins français de la guerre, de la Fondation franco-canadienne, de la Fraternité américaine, de la Charité américaine de Boston qui organisa la vente d’un bazar au profit des victimes françaises, dont une partie fut attribuée aux orphelins douaniers. Les militants douaniers rivalisent d’ingéniosité pour trouver des fonds : vente d’insignes, organisation de fêtes de bienfaisance, collectes et tombolas et bien sûr dons des douaniers pris sur leurs « parts de saisie » et sur leurs indemnités, collectés par les capitaines ou les receveurs.

En 1917, les responsables de la Fédération décident de concrétiser institutionnellement cette solidarité en créant une association consacrée à l’aide aux orphelins et à l’enfance douanière. Les statuts de « l’OEuvre des orphelins des Douanes de France et des Colonies » sont déposés en mai 1918 et paraissent au Journal Officiel du 18 mai. Mais depuis 1915 l’idée d’aider les orphelins de guerre jusqu’à la fin des hostilités avait évolué et l’ambition des administrateurs de l’Oeuvre était alors de les aider jusqu’à leur majorité, 21 ans à l’époque. Il fallait également prendre en charge les orphelins de douaniers tués en service ou morts de maladie ou d’accident. Pour trouver des ressources pérennes pour assumer ces charges, les douaniers firent à nouveau preuve d’une grande solidarité. Le Code des douanes prévoyait que lors de la perception d’une amende douanière ou du produit de la vente de marchandises saisies, une part du total perçu (40%) devait être attribuée aux agents des douanes. Après consultation des agents des douanes, le président fondateur de l’Oeuvre, Léon Durand, adressa un courrier au Directeur général des douanes et au ministre des Finances, pour les informer que les douaniers avaient unanimement donné leur accord pour qu’un prélèvement de 25% soit effectué sur ces rémunérations accessoires et attribuées à l’OEuvre. Le ministre des Finances, Louis-Lucien Klotz, élu de la Somme sensible aux malheurs de la guerre, fit prendre un décret le 1er juin 1918 qui permit le versement à l’Oeuvre de 10% du produit des amendes et confiscations douanières. Le temps passant, le contentieux douanier augmentant, les ressources de l’Oeuvre progressant, il fut possible de verser un secours financier non plus seulement aux orphelins de père mais également aux orphelins de mère. Cette Oeuvre de solidarité créée dans la Grande Guerre se prolonge encore aujourd’hui comme en témoignent les quelques 18 000 adhérents de l’association.

Après la Seconde Guerre mondiale, profitant d’un rappel du versement du fameux 10% qui avait été bloqué pendant l’Occupation, l’Oeuvre fit l’achat d’une propriété en Sologne où elle installa une colonie de vacances au profit de tous les enfants douaniers. Le domaine de Chalès a reçu depuis 1948 plus de 40 000 enfants de 6 à 12 ans à ce jour. Depuis 1952 y est aussi hébergé un internat qui accueille les élèves du cours préparatoire à la troisième. Un autre centre de vacances a été créé en 1987, sur l’île d’Arz, dans le golfe du Morbihan pour les enfants un peu plus âgés (13-16 ans). L’Oeuvre a parallèlement créé un secteur d’aide aux enfants handicapés de douaniers. Plus de 500 personnes ont bénéficié d’une aide financière adaptée aux charges nécessitées par la présence de ce handicap.

Cette année marque donc le centenaire de l’activité de notre association. Plus que toute autre institution elle traduit la très forte cohésion des agents des douanes qui ont été, et qui sont encore capables de faire vivre ce beau sentiment de solidarité au sein de leur corporation. C’est de la guerre qu’est née l’Oeuvre, mais c’est la paix qu’elle répand depuis un siècle dans les familles des douaniers.

Tableau d’Honneur de la Brigade de Chaux-Neuve (Direction des douanes de Besançon)

Anonyme. s.d. Coll° MND.

Ces documents étaient réalisés par les agents en mémoire de leurs collègues tombés au front, ici Jeannin, Bassignot et Labbé de la brigade de Chaux-Neuve. Tous trois  ont été cités pour leur courage et leur dévouement lors d’opérations militaires. Le second a reçu la Médaille militaire, puis la Croix de guerre avec palme. Cette brigade dépend de l’inspection de Pontarlier, Direction des douanes de Besançon.

Tableau d’Honneur de la Brigade de Blaye, Direction des douanes de Bordeaux

1914, 1915 et 1916, Coll° MND

Les trois des douaniers Lambert, Lacoste et Augé de la Brigade de Blaye sont repris sur ce Tableau d’honneur. Ils ont été versés dans les unités actives des douanes le 5 août 1915 et morts pour la France de 1916 à 1918. Le premier a été cité à l’ordre du régiment pour avoir sous un bombardement intense, assuré pendant les journées des 3 et 4 septembre 1916 la liaison avec le régiment qui était à gauche de la compagnie. Cette brigade dépend de l’inspection de Bordeaux-Blaye. Direction des douanes de Bordeaux.

À la gloire des bataillons de douaniers

Affiche imprimée Édition : Armand Colin & Cie, ca. 1898. Coll° MND

Créée en 1870, la maison d’édition Armand Colin se spécialise dans l’enseignement et développe des séries de tableaux muraux de référence (cartes géographiques, etc.), ainsi que des tableaux réservés à l’État pour récompenser les membres des différents régiments militaires dans les années 1890.

Ce tableau à la gloire des bataillons commémore l’engagement des bataillons dans les différents conflits est distribué exclusivement par l’administration des douanes à partir de 1898. Les emplacements vides au bas du document permettent d’individualiser le tableau avec le nom et l’affectation militaire du douanier. Les différents cadres représentent des scènes symboliques de l’histoire militaire de la douane.

Appel aux camarades des deux services. Tous droits réservés

Publication de la Fédération nationale du Personnel des Douanes. Décembre 1918. Coll. ODOD

Après sa création officielle en mai 1918, l’Oeuvre des Orphelins des Douanes continue son rôle social initié dès les premiers jours de la guerre en procédant, comme ici, à des appels à adhésion afin de garantir ses ressources et son action auprès des agents.

Portrait de Léon Durand, fondateur de l'ODOD. Tous droits réservés

Notice concernant le 1er Bataillon de Douaniers

Document administratif. Gouvernement militaire de Paris. 1919. Coll. MND

Ce rapport complet récapitule les séjours et les services du 1er bataillon de douaniers (direction de Dunkerque), constitué de trois compagnies qui ont pour mission la défense de la frontière belge, du camp retranché de Dunkerque et du littoral.

Remise de la Croix de guerre avec Palme au Drapeau des Bataillons de Douaniers

Photographie. Anonyme. 15/01/1921. Coll° MND

Le samedi 15 janvier 1921, à Strasbourg, place de Broglie, le Général Humbert, gouverneur de la ville, épingle la croix de guerre avec palme au drapeau des bataillons de douaniers, pour marquer la part glorieuse du personnel militaire des douanes à la défense du territoire. Cette décoration, crée par la loi du 2 avril 1915, est attribuée suite à la citation de Longwy (en Moselle) à l’ordre de l’Armée.