Postes de douanes - Nicolas Fussler au MND

Des frontières de l'océan au 15e siècle à celles de l'ouest au 19e siècle, puis à celles de l'espace, de l'art, de l'éthique, le mot frontière a une puissance évocatrice rare. Se confondant avec la limite, ces deux termes à peine prononcés déclenchent à la fois l'imaginaire et l'action : limite à fixer, à atteindre, à dépasser...

Si le sens propre de la frontière, administratif et politique, est assez facilement identifiable (limite qui détermine l'étendue d'un territoire ou qui sépare des États), son sens figuré est beaucoup plus délicat à appréhender. D'abord parce que le terme frontière est stratégique : du fait de la séparation qu'il implique, notre compréhension de ce mot varie selon nos croyances, nos valeurs, à des niveaux personnels ou professionnels. L'acception de ce mot reflète notre univers sensible. A un niveau plus large, chaque société se doit de définir ce terme, volontairement ou sous la contrainte de sa propre évolution.

Ensuite, ce mot s'applique, on s'en rend compte, à des domaines très variés : économie, politique, culture, sciences... Par exemple, la limite est un élément important à considérer en histoire de l'art, et les artistes y ont été sans cesse confrontés. Des contraintes de la représentation à celles des techniques, les artistes n'ont eu de cesse d'essayer d'atteindre les limites, de les repousser, pour finalement s'en affranchir complètement au 20e siècle.

A contrario, certains, tels les écrivains du courant OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle), ont exprimé le désir de restreindre leur espace de création, et se sont imposés des règles dans le but d'aiguiser leur réflexion. Comme si la contrainte de la limite était fructueuse et porteuse de progrès. Même une notion aussi fondatrice que celle de liberté a pu faire référence à l'idée de frontière-limite : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (article 4 de la Déclaration Universelle des droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789).

Mais le caractère majeur de la frontière-limite est sans aucun doute la séparation qu'elle implique. Ainsi la frontière amène-t-elle à l'idée d'obstacle à assurer ou au contraire à franchir, afin d'empêcher ou permettre une réunion potentielle, scénario digne des meilleures tragédies. Son mode de représentation est donc particulièrement révélateur, et on s'aperçoit que tantôt point tantôt ligne, la frontière peut être dessinée diversement.

A ce lieu fantasmé, idéalisé ou honni, on associe parfois les hommes, les agents de matérialisation de cet espace défini et pourtant mal connu : les garde-frontières, les policiers, les agents de l'immigration, les douaniers. A eux seuls, ces agents portent la responsabilité de la représentation des politiques mises en œuvre par les Etats. De façon assez étonnante, on se rend compte que leurs lieux de travail, pourtant espaces précis s'il en est, restent éclipsés, comme écrasés par l'ombre des doctrines qu'ils concrétisent.

Cette exposition propose de les mettre à l'honneur, grâce à un parti pris artistique significatif, celui de la série photographique. Le travail d'un photographe contemporain sur cette thématique permet de revoir ces lieux hautement symboliques, et de montrer que les questions qui les entourent sont toujours pertinentes. Car sans connaissance de nos limites, nous n'exerçons pas réellement notre liberté.

Complétez votre visite avec le carnet et le poster de l'affiche en vente à la boutique du musée (respectivement 8 et 2 euros).